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L'extravagance |
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novembre/décembre
1999 Personnages : Une
seule actrice interprétera les trois rôles :
Suivant
les indications, le texte de MARIA AXILA s'entendra plus ou moins fort. Son
image sur l'écran de télévision ne sera pas sonorisée, sa gesticulation
suggestive ne manquera pas cependant d'évoquer l'extravagance déjà indiquée
dans le titre. Une table avec une chaise de chaque côté. Un téléphone. Un téléviseur allumé. On y voit, tout au long de la pièce, l'image de MARIA AXILA. MARIA
AXILA
(Dans l'obscurité, le téléviseur allumé
évoque comme une plaie) Dès
le Moyen-Age tout cela est résolu. Un bestiaire médiéval, quel qu'il soit,
rend compte de la logique du cas. Sachant qu'il y a quatre éléments, qu'il
existe des animaux d'eau, de terre et d'air, pourquoi un animal de feu
n'existerait-il pas ? La salamandre, représentée de toute éternité comme un
lézard dans les flammes, est nécessaire pour donner à l'ordre universel son
équilibre. Pour que le système reste valide. On racontait qu'à chaque
craquement de bûches, quand les étincelles font un feu d'artifice et de rouges
vifs, naissait une salamandre, que sa vie durait le temps de la flambée, et que
son intelligence – bien qu'éphémère – était pourtant plus fine que celle
de l'homme. Cependant, c'est le basilic, l'animal qui nous intéresse le plus en
vue de ce que nous allons décrire. On racontait qu'il était redoutable, et que
son regard avait le pouvoir de tuer. On ne pouvait tuer un basilic qu'en
l'approchant de dos, en suivant son regard fétide à l'aide d'un miroir de
poche. Après l'avoir tué, le miroir devait être brisé, et les morceaux
enterrés loin des poulaillers. Parce qu'on croyait que le basilic naissait dans
les poulaillers. Quand une poule pondait un oeuf vide, on pouvait être sûr de
trouver un basilic tout près de là. Ou, plutôt, l'oeuf vide, non cassé, était
le signe évident qu'un basilic en était déjà sorti, inexplicablement, en
traversant la coquille. (La lumière monte
sur MARIA SOCORRO qui observe pendant quelques secondes l'image du téléviseur.)
Quant à son aspect général, nous ne savons rien. Beaucoup de mensonges ont été
répandus à ce propos, et il n'est pas facile de séparer le grain de l'ivraie.
Il pourrait ressembler à une perdrix, ou a un ver. Mais ses yeux, sans aucun
doute, devaient être redoutables. MARIA
SOCORRO
(Elle détourne enfin son regard du téléviseur,
baisse le son avec la télécommande et regarde le public.) "C'est
toi, Socorro, c'est toi". Mon histoire est simple. Nous sommes trois
soeurs, mais il y a fort longtemps que nous ne formons plus une famille. J'espère
que cela ne vous dérange pas que je vous traite ainsi. Je veux dire, en tant
que public. C'est provisoire. Si vous voulez, je vous raconte. Ce que vous allez
voir est vrai. Noir
bref. La lumière revient sur MARIA SOCORRO qui a gardé la même position. MARIA
SOCORRO Nous
sommes trois. Mais l'une d'entre nous, nous le savons, a été adoptée. Nous étions
des triplées, mais l'une est morte pendant l'accouchement. Maman était
inconsolable, et elle ne pouvait profiter d'aucune sachant qu'il en manquerait
toujours une, peu importe laquelle. Notez bien que je ne suis pas particulièrement
heureuse de parler de ça. Maman a donc entamé les démarches d'adoption alors
qu'elle était encore à la clinique. L'accouchement avait été très
difficile. Tout cela raconté par papa, qui lui aussi en a eu sa part. N'en
parlons plus, ça vaut mieux. Donc, quelques jours plus tard, nous étions de
nouveau trois bébés à la maison. Maman et son mari prirent la décision –
et ils furent inflexibles, intransigeants – de ne jamais dire qui était
l'adoptée. Et ils nous aimèrent pareillement toutes les trois. D'un amour qui
aurait pu suffire à peine pour une seule. Ils nous donnèrent comme prénoms :
Maria Socorro, Maria Brujas et Maria Axila.
Je suis Socorro, mais je n'ai aucune preuve me permettant de dire que je
suis la première. Ou la fille légitime. Maria Axila a étudié un peu de tout,
et elle a toujours été très douée pour atteindre ses objectifs. Donc, étant
donné la banalité de papa et maman, nous avons toutes deux toujours eu un
doute à son sujet. En ce moment même elle présente une émission à la télévision.
Elle enseigne la phonétique, la philologie comparée, des choses comme ça. MARIA
AXILA
(A la télévision.) ...
et donc, de toutes façons, la question pertinente serait : qui aurait dû nous
doter d'un tel dictionnaire, un dictionnaire qui explique les symboles du monde,
qui indique les pistes sur tout cela, qui nous est inconnu ? Nous avons déjà
expliqué en quoi il n'y a aucun lien logique, et encore bien moins naturel,
entre le son d'un mot et son signifié. Prenons, par exemple, la lettre
"L" et analysons le même phénomène. La lettre "L" apparaît-elle
dans des mots qui ont un rapport avec un concept "L", pour ainsi dire
? Y a-t'il une idée omniprésente dans les mots avec "L" ? Après
cette pause, nous ferons un essai. Donc, restez à l'écoute, car ce que nous
nous proposons, ce sera de faire la liste des mots qui contiennent le phonème
"L" et voir ce qui arrive, ce qu'il nous arrive. Noir
soudain. Immédiatement après, lumière sur MARIA BRUJAS, assise de l'autre côté
de la table, et parlant au téléphone. Le téléviseur reste éteint. MARIA
BRUJAS (...)
Oui. (...) Ça ne fait rien, papa. (...) Tu voulais autre chose ? (...) Bon, je
vais le lui dire si elle appelle, mais je ne crois pas qu'elle soit ma
soeur.(...) Et j'y suis pour quelque chose moi ? (...) Nous n'avons plus deux
ans, non ? (...) Bon, si elle appelle, je le lui dis. (...) Non, ce n'est pas
moi qui l'appellerai, on ne va pas recommencer à en discuter. (...) Je préfère
ne pas lui parler. Appelle-la toi, alors. (...) Et qu'est-ce que tu veux que ça
me fasse que Maria ne veuille pas te répondre ? Dis-lui que c'est urgent et que
la vie de l'une d'entre nous trois est en danger. (...) Là je ne te crois pas.
Personne ne peut oublier une chose pareille. (...) Les actes de naissance ont
peut-être été brûlés, mais vous devriez quand même vous rappeler qui était
l'autre. Quelque chose, je ne sais pas moi... La façon de sourire quand on nous
donnait la tétée, quelque chose, je ne sais pas moi, le regard suppliant d'un
bébé. Ça, ça ne s'oublie pas quand on a allaité un enfant, non ? (...) Oui,
je sais, maman te faisait sortir de la pièce quand elle nous donnait la tétée.
(...) Elle devait avoir ses raisons. Tu as autre chose à me dire ? (...)
Comment je te traite ? (...) Pardonner ? Mais il n'y a rien à pardonner, imbécile
! Elle
raccroche, très exaltée, puis se calme. Immédiatement après, elle se ronge
les ongles. Elle regarde le téléphone. Hésite. Allume le téléviseur avec la
télécommande qui se trouve sur la table. MARIA
AXILA
(Elle appuie exagérément sur le
"L" en le prononçant ; le plan est très serré, on ne voit
pratiquement que sa bouche qui occupe tout l'écran.) "Lande",
"Lagune", "Lac", "Lagon", "îLe",
"Les îLiens"... et une infinité d'exemples qui confirment évidemment
la vieille hypothèse selon laquelle le "L" est Liquide et figure dans
tous les concepts qui ont un rapport avec l'eau. "Lake", "LittLe
Lake", "Lagoon", "Loch", "isLand", "the
isLanders"... l'idiome change, mais la présence liquide de ce phonème est
incontestable. Voyons maintenant ce qu'il en est avec les mots "eau",
"broc", "bateau", "océan" et bien d'autres qui
paraissent réfuter l'idée que... MARIA
BRUJAS baisse le son avec la télécommande. L'image de MARIA AXILA est toujours
sur l'écran, sans tonalité. MARIA BRUJAS prend le téléphone nerveusement et
compose un numéro. MARIA
BRUJAS Socorro
? (...)
Oui, c'est moi. Attends, ce n'est pas une blague. Ne coupe pas. C'est important.
Papa m'a appelée... enfin, Armando... (...) Comment quel Armando ? Armando
Lafarrega. (...) Allo ? Allo
! Elle
a été coupée, elle regarde le combiné, raccroche. Elle prend une cigarette,
la met à sa bouche sans l'allumer, et reste ainsi quelques instants, le regard
perdu. Puis elle remet la cigarette à sa place, prend le téléphone et refait
un numéro. MARIA
BRUJAS T'es
bien une fille de pute. Pas la peine que tu parles, et si ce n'était à cause
des événements idiots... que je viens d'apprendre... je ne t'aurais plus
jamais appelée de ma vie. Je continue de penser que tu es une parfaite idiote.
Je ne me souviens même plus de ton numéro, et maintenant, pour t'appeler j'ai
dû mettre la maison sens dessus-dessous pour retrouver un agenda de 92 où
j'avais noté ton numéro de téléphone. Je pensais l'avoir jeté. (...) Non,
ce n'est pas papa qui me l'a pas donné... Je veux dire, Armando, oui, ce n'est
pas lui. Pourquoi tu me demandes ça ? (...) Moi ça m'est égal. Ecoute-moi
bien, parce que c'est la seule chose que je vais te dire : il paraît que maman
est en train de mourir, d'une étrange maladie incurable. Qui se transmet de mères
en filles. Légitimes, bien sûr. Il faut commencer à faire de la chimiothérapie
au cas où... je veux dire, deux d'entre nous. Donc, d'après les médecins, une
seule s'en sortira. Maman et papa disent qu'ils ne se rappellent plus qui c'était.
(...) Il dit qu'après tant d'années. (...) Oui je sais. Il raconte une
histoire invraisemblable, les actes de naissance qu'ils ont brûlés. Dans la
soupière en faïence de la grand-mère, celle avec les anses cassées qu'ils
avaient toujours, et, je viens de l'apprendre à l'instant, ils se sont dispersés
dans les flammes (...) Non, la clinique n'existe plus, elle a brûlé dans les
années soixante-dix. (...) Ne sois pas bête, bien sûr que ce n'était pas
papa et maman. (...) Ils veulent nous voir. (...) Peut-être que s'ils nous
voient maman se rappellera. Et que c'est une question de vie ou de mort. (...)
Le plus vite possible. Donc, si tu veux y aller tu m'appelles et je te donne
l'adresse. (...) Tu m'appelles et je te la donne. (...) C'est comme ça. (...)
Il va falloir que tu m'appelles. (...) Ça m'est égal que tu ne veuilles pas
l'appeler, lui ; tu vas devoir m'appeler moi, au moins (...) Je voudrais voir si
tu ne m'appelles pas parce que tu n'as pas mon numéro. (...) Ah, non, je ne
pense pas aller à cette foutue clinique. (...) Je te le dis seulement parce que
Armando me l'a demandé, et je te préviens que je lui ai dis que je n'allais
pas le faire. (...) Comme tu voudras ! Elle
raccroche, en colère. Et, sans transition, elle monte le son du téléviseur. MARIA
AXILA ...
sans parler des grecs, qui nous apparaissent déjà comme un exemple beaucoup
trop facile pour démontrer la complexité des relations amoureuses, de
l'identité sexuelle, de l'acte d'amour et de son lien avec la reproduction.
Qu'est-ce donc, si ce n'est cala, que le "Banquet" ? Ces grecs,
soucieux de... (Soudain inquiète à cause
de son manque de précision.) Je parle bien sûr de la Grèce classique. (Pause
tendue, pendant laquelle on devrait seulement entendre le sourd grésillement de
l'appareil). Je veux dire par là que la question que se pose est : pourquoi
devrions-nous penser que c'est la famille qui permet le mieux d'organiser les
corps dans l'espace ?... (Pause). Et,
que ce soit bien clair : je m'en remets à une étude de champs sur les exemples
linguistiques et en aucune manière on ne pourrait... MARIA
BRUJAS baisse le son avec la télécommande. Elle compose un numéro. MARIA
BRUJAS (...)
... (...) Oui, je suis là. C'est moi, Armando. (...) Non, je suis Maria Brujas.
(...) Je viens de lui parler. (...) Non, aucune importance. Je me suis bien
rendue compte que vous étiez plus inquiets pour elle que pour moi. Je ne suis
pas la dernière des imbéciles. Je sais faire des déductions. (...) Non, je ne
pense pas y aller. Elle
écoute longuement ce qu'on lui dit au bout du fil, regarde le combiné et
raccroche. Elle se recroqueville sur sa chaise. Elle veut pleurer et ne peut
pas. Elle prend des ciseaux, joue avec une mèche de cheveux, et, presque sans
regarder, la coupe d'un grand coup sec. Noir. Le
téléviseur s'allume tout seul. Pour
lire le rest de cette pièce, s’il vous plaît contacter l’autor. |
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