La Modestie
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La Modestie

Rafael Spregelburd

Texte français :  

  • Dorothée SUAREZ 

  • Françoise THANAS             

Personnages :

  • Smederovo / Arturo

  • Leandra / Maria Fernanda

  • Terzov / San Javier

  • Anja / Angeles

 

SCENE I

(MARIA FERNANDA  pointe un pistolet sur SAN JAVIER. Tous deux semblent très calmes. Sans cesser de le viser, elle fait glisser son sac à main qui tombe à terre.)

SAN JAVIER - Bonjour.

MARIA FERNANDA - Salut.

SAN JAVIER - Votre mari m'a donné la clef.

MARIA FERNANDA - La clef ?

SAN JAVIER - Je suis un ami de votre mari. Il m'a invité à dîner. Il m'a dit qu'il arriverait plus tard et il m'a donné un double de la clef. Il m'a dit qu'il valait mieux que je l'attende ici. Je suis de passage ici.

MARIA FERNANDA - Il ne m'a pas prévenue. (Elle baisse l'arme et la pose près de son sac.) Excusez-moi, il ne m'a pas dit que nous attendions de la visite.

SAN JAVIER -Pas de problème.

MARIA FERNANDA - Je suis Maria Fernanda.

SAN JAVIER - Enchanté. Je suis...

MARIA FERNANDA - J'ai sonné à l'Interphone, mais vous n’avez pas répondu.

SAN JAVIER - Quand ?

MARIA FERNANDA - Là, juste avant d'entrer. Je sonne toujours. Vous n'aurez pas de peine à imaginer pourquoi.

SAN JAVIER - Vous... pardonnez-moi de me mêler... vous ne vivez pas ici ?

MARIA FERNANDA - Peu importe. Je sonne toujours avant d'entrer. Pourquoi n'avez-vous pas répondu ?

SAN JAVIER - Ça n’a pas sonné. Je n'ai pas entendu.

(L'Interphone sonne. Avec un bruit assourdissant.)

MARIA FERNANDA - (Elle se dirige vers l'Interphone et parle.)

Oui ? ... Attends. (Elle raccroche, va vers son sac et y range l'arme. Elle cherche quelque chose.) Tu as des cigarettes ?

SAN JAVIER - Non, je ne fume pas.

MARIA FERNANDA -  (Elle va  à nouveau vers l'Interphone.)

Allô? Tu es là ? ... Tu veux bien me rendre un service ? ... Arrête de déconner. (Elle rit)... Des cigarettes. Oui, au coin de la rue Anchorena il y a un... OK (Elle raccroche) Je lui ai demandé de nous rapporter des cigarettes. Pour ne pas avoir à redescendre...

SAN JAVIER - Pour moi ça va, je ne fume pas, je te remercie.

MARIA FERNANDA - Je peux ouvrir la fenêtre si ça te dérange.

SAN JAVIER - Non, ça va. Pas de problème. Tu es chez toi.

MARIA FERNANDA - Non. Nous ne vivons pas ensemble. C'est mieux pour les enfants. Je ne sais pas ce qu'il t'a dit. J'ai les clefs et tout, mais... Peu importe, tu es notre invité. Alors ? Tu t'assieds?

SAN JAVIER - Oui, merci.

MARIA FERNANDA - D’où tu connais Alejandro ?

SAN JAVIER - Alejandro ?

MARIA FERNANDA - Oui. Je lui connais très peu d'amis.

SAN JAVIER - Eh bien, moi je ne vis pas ici. Il y a une dizaine d'années, il est allé à Rosario pour y donner une série de conférences. Et il a logé chez moi. Par la suite, chaque fois qu'il venait à Rosario, il logeait à la maison. Et moi... eh bien... nous nous sommes rencontrés aujourd'hui...

MARIA FERNANDA - A quelle heure ?

SAN JAVIER - Pardon ?

MARIA FERNANDA - A quelle heure vous vous êtes rencontrés ?

SAN JAVIER - Eh bien, dans l'après-midi... je ne me rappelle pas, nous avions convenu à... vers les ...

MARIA FERNANDA - Ça va. Je sais qu'il est avec une autre.

SAN JAVIER - Qui ?

MARIA FERNANDA - On continue à se voir, mais on ne vit plus ici. On est sur le point de partir. Ça n'est pas le meilleur moment, comme tu pourras le constater. Pour avoir des visites, en tout cas.

SAN JAVIER - Eh bien, je... ça fait un moment que je ne l'ai pas vu...  (Un temps.) Il ne s'appelle pas Alejandro.

MARIA FERNANDA - Quoi ?

SAN JAVIER -  C’est-à-dire que... tout à l'heure...

MARIA FERNANDA - Tout à l'heure j'ai sonné parce que je ne savais pas si j'allais le trouver avec une autre, OK ?

(Un temps)

SAN JAVIER - Si tu veux, je descends acheter les cigarettes, j'en parle avec lui... je ne sais pas si c'est bien que je reste...

MARIA FERNANDA - Il n'est pas arrivé.

SAN JAVIER - Quoi ?

MARIA FERNANDA - Il n'est pas encore arrivé.

SAN JAVIER - Il n'est pas allé jusqu'au coin de la rue Anchorena pour t'acheter des cigarettes... ?

MARIA FERNANDA - (Elle sort un paquet de cigarettes de son sac et en allume une.)

Non, ça n'était pas lui. (Un temps.) C'était Ana, une amie. Elle vient parfois pour s'occuper de Lucia.

SAN JAVIER - Ah.

MARIA FERNANDA - La fumée te dérange ? J'ouvre la fenêtre.

SAN JAVIER - Non, ça va, ça ne me dérange pas...

MARIA FERNANDA - Il n’y a pas beaucoup d’air, ici. Moi, la fumée des autres me dérange.

( Sonnerie stridente de l'Interphone.)

Dans un lieu aéré, j’encaisse, mais dans une pièce fermée je ne supporte pas qu'on me fume sous le nez.

SAN JAVIER - On répond ?

MARIA FERNANDA - Non. Elle a les clefs.

SAN JAVIER - Mais...

MARIA FERNANDA - Elle sonne pour avertir qu'elle monte.

SAN JAVIER - Anita ?

MARIA FERNANDA - Ana. Et Alejandro a ses clefs. A moins qu'il ne t'ait donné son double pour que tu lui ouvres ?

(Nouvelle sonnerie de l'Interphone.)

SAN JAVIER - Comment ça, Alejandro ?

MARIA FERNANDA - (Elle répond à l'Interphone)

Allô ? Ah, d'accord. Sois gentil et va jusqu'au coin de la rue Perón, à côté des Coréens il y a un... Oui, c’est ça.. Merci. Je t'attends... Oui, courtes. (Elle raccroche, va rapidement vers son sac et en sort l'arme.)

SAN JAVIER - Comment ça, Alejandro ?

MARIA FERNANDA - Très bien. Comment êtes-vous entré ici ?

SAN JAVIER - Mais, qu'est-ce qui se passe ?

MARIA FERNANDA - Vous me prenez pour une idiote ? Vous croyez que je vais avaler cette histoire de Rosario et toute cette connerie de conférences ? Alejandro n'est jamais allé à Rosario.

SAN JAVIER - Je ne sais pas qui est Alejandro. Et la clef, c'est Arturo qui me l’a donnée.

MARIA FERNANDA - Arturo ? Le hic, c’est que Arturo n'est pas mon mari.

SAN JAVIER - Et moi, j'aimerais bien savoir pourquoi vous dites à Ana "Sois gentil". Quant à la clef si vous voulez la voir, la voilà. Votre mari me l’a donnée aujourd'hui, à cinq heures.

MARIA FERNANDA - A cinq heures ? Tout à l'heure tu as dit que tu ne te rappelais pas à quelle heure tu l'avais vu. Et Ana est en bas avec mon mari. Et je viens de parler avec lui. (Elle lui montre une cassette.) C'est ça que tu cherches ?  Hein ? Ou alors une autre? Ne t'en fais pas, il y en a des copies partout. Je connais  bien ce petit jeu-là ! Et j'en ai marre ! Qu'est-ce que vous croyez, tous ? Que vous pouvez intimider les gens comme ça ? Tu veux qu'on regarde les autres? Si tu pouvais emporter toutes celles qui sont ici, tu me rendrais un grand service.

(Elle sort. On peut supposer qu'elle est allée chercher d'autres cassettes. On l'entend fouiller en marmonnant sur un ton plaintif.)

(De l'endroit où il se trouve, San Javier la suit du regard. Une seconde après, il tousse et crache du sang. Mais ce n'est plus San Javier, c'est TERZOV.)

SCENE 2

(ANJA TEREZOVNA entre par la porte que MARIA FERNANDA avait empruntée pour sortir. Elle tient des manuscrits à la main.

La lumière a baissé. L'atmosphère est celle d’une époque  lointaine)

ANJA - Voilà.

TERZOV - Ça va, je vais bien. Ne t'en fais pas.

ANJA - J'ai pensé qu'ils pouvaient t'intéresser.

TERZOV - Tu ne vois pas que je suis en train de mourir ?

ANJA - Ne parle pas comme ça. Ne me parle pas comme ça.

TERZOV - Excuse-moi.

ANJA - Ce sont les écrits de papa, ceux dont je t'ai parlé. Irène les a trouvés, dans un vieux meuble. Nous avons fait du rangement avec maman.

TERZOV - Je t'ai attendue tout l'après-midi. Je ne savais pas où tu étais.

ANJA - On a fini par la convaincre de louer la chambre à un étranger.

TERZOV - Les étrangers...

ANJA - Oui, je sais bien. Mais il y en a qui arrivent avec pas mal d'argent. Ils ne savent pas où loger. Ils ont de l'argent, ils viennent avec tout ce qu'ils avaient dans le Sud, ils ne songent pas à repartir... Avec Irène, nous avons convaincu maman que cela n'avait aucun sens de garder cette pièce inoccupée. Et elle a accepté.

TERZOV - Bon, donne-les-moi.

ANJA - Elle était triste mais elle a accepté. (Elle lui donne le manuscrit.) Je crois que c'est la première fois que maman ouvre le bureau de papa. Ça lui passera. C'est un monsieur très sérieux. Il nous inspire la plus grande confiance. Il ne restera que quelques jours, pour régler quelques affaires en ville. Ensuite nous trouverons un autre locataire, et ensuite un autre. Si on regarde ça avec optimisme, c'est une bonne affaire.

TERZOV - Quel homme ?

ANJA - Moi je n'ai rien contre ces étrangers. C'est vrai qu'ils parlent bizarrement, mais pour nous ce serait la même chose si nous voulions aller à...

TERZOV - De quel homme parles-tu ?

ANJA - Je pensais te l'avoir dit. Du docteur Smederovo.

TERZOV - Non. Tu ne me l'avais pas dit.

ANJA - Le locataire. Il a demandé s'il n'y avait pas une "chambre à coucher" à louer dans la maison. Maman va s'habituer. Et avec cet argent en plus nous pourrions... Une "chambre à coucher", a-t-il dit. Cela fait combien de temps que je n'avais plus entendu ce mot-là!

TERZOV - Bon. Faites ce que vous voulez. Après tout, c'est la maison de ton père. Et ça ce sont les choses de ton père. (Il jette le manuscrit.) Pourquoi veux-tu que je les lise ?

ANJA - Ce sont... des notes... de papa. Quelques-unes sont bonnes. Il y a de bonnes choses, je crois. Il m'a semblé que... en tant qu'écrivain... tu pourrais voir si elles ont une quelconque valeur littéraire et... (Elle ramasse le manuscrit.) Je pourrais aussi aller voir directement un éditeur. 

(Un temps.)

TERZOV - Excuse-moi. Je suis irritable. Anja, ma chérie. Un éditeur. Combien d'éditeurs connaissons-nous ?

ANJA - Justement, beaucoup et avec tous...

TERZOV - ... et parmi tous ceux-là on n'en a pas trouvé un seul qui veuille publier mes œuvres.

ANJA -  Tu es injuste. Ils n'ont pas dit non.

TERZOV - Anja, on ne va pas encore en discuter. Ça ne m'intéresse pas qu'on me publie après ma mort, et elle est très proche. Pourquoi s'intéresseraient-ils aux écrits d'un vieux colonel, défunt qui plus est, de la quatrième légion, et mystérieusement mis à la retraite avec tous les honneurs, après avoir été battu avec fracas sur le front de Zvornik ? Et qu'est-ce qu'on avait à y faire nous, qu'avait-il à y faire lui dans cette guerre ? Où est Zvornik ? S'il te plaît, cesse de me tourmenter.

ANJA - J'avais pensé que...

TERZOV - Je ne peux plus rien entendre.

ANJA - Tu dois les lire. Avec Irène, nous pensons que ces écrits sont bons.

TERZOV - Je suis surpris que ta soeur sache distinguer un "g" d'un "j".

ANJA - Ne me cherche pas, et n’attaque pas Irène. Nous essayons tous de trouver une solution pour sortir de là et...

TERZOV - Moi je vais t'expliquer comment sortir de là... Parce que moi, j’en sors de là. C'est fini. C'en est fini de Mirko Terzov ou Terezov, comme vous voudrez. Je n'aurai même pas d'épitaphe. “Il ne l'a pas mérité. Il est mort avec son œuvre, il l'a emportée dans la tombe”.

(Un temps. Anja Terezovna sanglote silencieusement dans un coin. Terzov la voit.  A contrecoeur, il prend le manuscrit et commence à lire.)

ANJA - (Toujours faiblement et sans cesser de sangloter.) 

Il y a un passage qui est bon... Sur un major qui perd son bras et qui est fumeur de pipe... C'est le début de quelque chose, d'un roman, de quelque chose de grand... Papa fait des observations sur l'habitude de fumer et le bras manquant... Irène en a été très émue...

TERZOV - Ça y est, tu vois, je le lis. Je suis en train de le lire.

ANJA - Tu veux plus de lumière ? Je peux t'apporter quelque chose de chaud, aussi, avant le dîner. Il n'y a pas grand-chose, mais... Dis, tu veux plus de lumière ? Demain je peux demander des bûches à Irène. On a même fait débiter le bois d'un lit hors d'usage, qui était dans le bureau de papa...

TERZOV - Je lis. (Légèrement maniéré, d’abord avec un air moqueur, puis de plus en plus intéressé malgré lui à mesure qu'il avance) "Ne croyez-vous pas, très chère Macha, qu'on se souviendra de nous comme des écrivains d'une époque où tous dissertaient sur l'obsession de fumer ?", "Allons donc", répondit Macha rougissante et sans pouvoir regarder le bras absent. "Laissez cela, il fait un soleil superbe. Pourquoi ne venez-vous pas au jardin avec les autres ?". Le jeune Douvrov de son unique main lissa son épaisse et noire moustache, il sourit à Macha et pensa dans sa langue maternelle: “Je ne dois pas la torturer. Je ne dois pas me torturer. Je ne dois pas les torturer. Quel plaisir peut-on éprouver à voir combien nous souffrons tous ?". "En effet, il fait un soleil superbe" répondit-il à voix haute."

ANJA - Il y a, plus loin, des réflexions sur le sens du plaisir, sur le malheur. Papa a dû écrire tout cela après la défaite de Zvornik...

(On entend des coups à la porte. Terzov continue à lire. Anja  sort. )

ANJA Off - Ah, c'est vous.

SMEDEROVO Off - Anja, comment va-t-il ?

ANJA Off - Eh bien, je lui ai expliqué... C'est gentil à vous d'être venu.

(Anja entre avec SMEDEROVO.)

ANJA - Mirko, voici le docteur Smederovo. Le docteur qui loge chez maman.

SMEDEROVO - Enchanté. Vous n'avez pas bonne mine.

TERZOV - Non. Enchanté.

ANJA - Je peux vous offrir un cognac, docteur ?

SMEDEROVO - Avec plaisir.

(Anja ne bouge pas.)

ANJA - Votre installation dans la “chambre à coucher" est terminée?

SMEDEROVO - Oui, merci beaucoup.

ANJA - La chambre est à votre goût ?

SMEDEROVO - Il m'aurait été impossible de trouver un autre logement. Les hôtels sont sont pleins, ou du moins c'est ce qu'on nous dit, à nous.

ANJA - A vous ?

SMEDEROVO - De toutes façons, je m'en contenterai. J'y serai très peu de temps. En ce qui concerne la "chambre à coucher", il y a quelque chose que j'aimerais...

ANJA - Ma mère a dû déjà vous préciser les conditions, n'est-ce pas ? Je vais chercher le cognac. Et de la saucisse. 

(Elle sort.)

SMEDEROVO - Une femme très spéciale, sa mère.

TERZOV - Ne vous laissez pas troubler par elle. Elle essaiera de vous soutirer tout l'argent qu'elle pourra.

SMEDEROVO - Ne craignez rien. Je suis vraiment reconnaissant. (Ils s'observent en silence un instant.) Vous savez que c'est la tuberculose, n'est-ce pas?

TERZOV - Ecoutez... Nous ne pouvons pas vous payer. Je vous remercie de vous être donné la peine de venir jusqu'ici, ma femme et ma belle-mère ont sûrement insisté. Mais nous savons qu'il n'est pas de traitement qui ne coûte de l'argent, et nous ne pouvons pas vous payer.

SMEDEROVO - Vous pouvez parler plus lentement ?

TERZOV - Oui, nous savons que c'est la tuberculose. Et nous savons qu'elle est à un stade très avancé.

SMEDEROVO - Vous voulez un cigare ?

TERZOV - Vous n'êtes pas un médecin normal. Vous n'êtes pas comme les autres. Pourquoi avez-vous quitté votre pays ?

SMEDEROVO - Je me suis marié.

TERZOV - Elle est d'ici ?

SMEDEROVO - Non. Non plus. Mais nous allons trouver un arrangement. Je vous offre ce dernier cigare, parce qu'après je vais vous les interdire pour toujours.

TERZOV - Alors gardez-le. N'avez-vous pas l'impression qu'on se souviendra de nous comme les écrivains d'une époque où tous dissertaient sur l'obsession de fumer ? Des hommes et des femmes qui se réveillent dans la nuit, ou qui se font réveiller par les hommes et les femmes avec lesquels ils dorment, et seulement pour allumer une cigarette et pouvoir supporter le reste de la nuit ?

SMEDEROVO - Je sais très bien à quoi vous faites allusion. Je l'ai lu. J'ai lu "La Bringue". (Il lui montre les manuscrits qui sont encore entre les mains de Terzov.) Anja Terezovna m'a autorisé à les lire. Vous les aviez laissés dans la chambre de votre beau-père.

TERZOV - Moi ?

SMEDEROVO - Vous êtes extraordinaire. Je veux vous dire que... Vous êtes un écrivain extraordinaire.

TERZOV - Vous vous trompez.

ANJA -  (Elle apporte le cognac) 

Le docteur a raison, Mirko.

TERZOV - Tu lui as donné ça à lire en lui disant que c'était de moi ? Je parle vite pour qu'il ne me comprenne pas.

ANJA - Pas maintenant, après, après.

SMEDEROVO - Vous aviez raison, Anja. Votre mari est l'écrivain de ce siècle. Mais il va mourir si nous ne faisons pas quelque chose.

TERZOV - Nous ne pouvons pas vous payer, c'est clair.

SMEDEROVO - Ecoutez, Terzov, je vais être franc avec vous. Je n'aimerais pas paraître brutal, mais c'est la manière dont j'ai appris à parler cette langue. Si, vous pouvez me payer, en acceptant de me céder les droits de votre roman.

TERZOV - Vous céder les droits ? De quel roman ?

ANJA - De ton œuvre, de ton roman, mon chéri. Il est merveilleux, n’est-ce pas docteur ? Bien sûr, c'est un marché équitable.

TERZOV - De quelle œuvre parlons-nous ? Des notes éparses que personne n'a voulu éditer, des pensées fébriles dictées par des forces démoniaques, fruit de mes fièvres brûlantes, des poèmes obscurs, sans valeur pour personne...

SMEDEROVO - Je supposais bien que vous étiez un homme humble. Comprenez-moi, comprenez-moi. Je suis un commerçant. Je ne veux  tromper aucun de vous. Je peux vous sauver la vie. Mais je ne vous fais pas de cadeau. Je serai votre agent littéraire, et je considère que je vais devenir très riche. Suffisamment pour me permettre d'abandonner le métier de médecin, qui me dégoûte.

ANJA - C'est équitable. C'est un marché très équitable..

TERZOV - Non, non, excusez-moi un moment tous les deux. Vous n'avez pas la moindre idée de ce que vous dites. Je ne suis pas sûr que vous puissiez bien lire ou que vous compreniez ce que vous lisez...

SMEDEROVO - Comme vous voudrez. Mais vous n'avez pas le choix. Vous allez mourir, Terzov.

TERZOV - Qu'est-ce que vous voulez ? (Il montre les manuscrits.) Ça ? Ils sont à vous, les voilà. Publiez-les et laissez-moi tranquille.

ANJA - Mirko, s'il te plaît.

SMEDEROVO - Je crois qu'on ne se comprend pas. Je veux beaucoup plus que cela. Je veux que vous continuiez d'écrire. Votre littérature, c’est du sang, et moi je dois vous encourager à saigner. Tous, nous sommes votre littérature; grâce à vous nos misères ont une valeur. Dans "La Bringue", vous signez notre chant, notre agonie. Dans votre prose, bout le sang versé par des milliers de fils de cette terre. Et je vais réussir: vous serez le plus grand écrivain, je vous le jure.

ANJA - Moi aussi, je le pense.

SMEDEROVO - Faites vos valises. Un long voyage nous attend. Je ne peux pas faire grand chose pour vous avec ce climat. Je  vais vous emmener vivre avec moi.

TERZOV - (Après un temps.)

Vous êtes fou.

SMEDEROVO - Pensez-y. J'attends votre réponse demain.

ANJA - Je vous raccompagne, docteur.

(Ils sortent).

ANJA Off - Ne vous inquiétez pas, je vais le convaincre.

SMEDEROVO Off - Faites tout votre possible, Anja Terezovna. Nous méritons tous quelque chose de mieux que cela.

ANJA Off - Au revoir. Demain je vous apporterai sa réponse.

ANJA - (Elle revient.)

Tu ne me parles pas ?

TERZOV - C'est humiliant. J'enrage (Un temps.) Pourquoi lui as-tu dit que c'était moi qui avais écrit les textes de ton père ?

ANJA - Je te l'ai déjà dit. J'ai pensé qu'ils avaient une certaine valeur.

TERZOV - Je suppose que tu n'essaieras pas de me convaincre.

ANJA - Je vais...

TERZOV - Ne nous faisons pas davantage de mal. Tu sais déjà que la réponse est non. Tu savais déjà que c'était non avant de commencer toute cette affaire. Quelle stupidité. Quelle énorme stupidité. J'ai sommeil. Ne me réveille pas, surtout pas pour me parler de tout cela. Aujourd'hui, il ne s'est rien passé, cet homme n'est jamais venu ici.

(Il sort.)

(Anja le regarde sortir, son regard reste fixé sur lui. Mais elle n'est plus Anja, elle est ANGELES.)

 

SCENE 3

ANGELES - Tu as trouvé les toilettes ? La lumière est à droite.

SAN JAVIER Off - Oui, ça va.

ANGELES - Il y a des gens incroyables dans cet immeuble.

SAN JAVIER Off - J'étais pourtant certain, aujourd'hui, quand j'ai vu Arturo,  tout à l’heure, qu'il m'avait dit sixième "K".

ANGELES - Non, les étages pairs vont jusqu'à "F", et dans le deuxième bâtiment ça va de "G" à "L". Sauf au dernier étage, où vit le concierge. Et un pasteur protestant.

SAN JAVIER (Il entre.)

Ah, oui ?

ANGELES - Dans le deuxième bâtiment. Tu n'as pas tiré la chasse ?

SAN JAVIER - Si... bien sûr... Si, je l'ai tirée.

ANGELES - Elle ne fonctionne pas bien. Tu as soulevé le fil de fer qui est replié, celui qui sort du réservoir ?

SAN JAVIER - Oui, bien sûr.

ANGELES - Mais tu ne t'es pas lavé les mains.

SAN JAVIER - Si.

ANGELES - Elles sont sèches.

SAN JAVIER - Je me suis lavé et séché les mains.

ANGELES - Il y avait une serviette ? Tu as utilisé une serviette blanche ou une verte ?

SAN JAVIER - ... Non, une blanche, je crois.

ANGELES - Et après le second bâtiment, derrière, il y a une annexe de quatre étages seulement. Beaucoup de gens se trompent et sonnent ici pour le quatrième "M". Il est effacé sur les Interphones qui, en plus, n'indique pas : "Troisième bâtiment".

SAN JAVIER - Tout de même, ils devraient faire changer la serrure. Parce qu'avec la même clef...

ANGELES - Ah. Je croyais que tu avais dit que c'était ouvert.

SAN JAVIER - Quoi ?

ANGELES - Que tu avais trouvé la porte ouverte, au sixième "K".

SAN JAVIER - Je n'ai pas réalisé qu'il y avait deux bâtiments dans l'immeuble.

ANGELES - Je t'en sers un autre ?

SAN JAVIER - Non. Non, ça va.

ANGELES - Il n’y a pas deux, mais trois bâtiments en tout. Moi, je vais en boire un autre. (Elle se dirige vers la cuisine). Tu n'as pas aimé?

SAN JAVIER - Quoi ?

ANGELES - Il y avait trop d'eau gazeuse ?

SAN JAVIER - Non, non, c'était très bon. Tu sais, je ne suis pas un grand buveur.

ANGELES - Pas besoin d'être un expert pour savoir si un gin tonic est mal préparé.

(Elle sort brusquement. Un temps.)

SAN JAVIER - (A Angeles, qui est sortie)

Quel bel appartement. La dernière fois que je suis venu à Buenos Aires, Arturo vivait dans un studio avec kitchenette.

(Une sonnerie retentit, identique à celle de l'Interphone.)

Je réponds ? (Nouveau coup de sonnette. Il va vers le combiné) Oui ? ... Allô, allô ?

(Angeles entre et soulève le combiné du téléphone. Elle écoute en silence. Puis elle raccroche et ressort. San Javier, qui l'a observée avec attention, raccroche le combiné de l'Interphone et la regarde sortir.)

SAN JAVIER - C'était... le téléphone ?

ANGELES - Oui.

SAN JAVIER - C’était Arturo ? Il prévient qu'il arrive ?

ANGELES - Ainsi, avant de me connaître, il vivait dans un studio.

SAN JAVIER - Oui, au rez-de-chaussée, un endroit… inaccessible.

ANGELES - Il ne devrait plus tarder. C'est quoi ton nom déjà ?

SAN JAVIER - San Javier.

ANGELES - C'est... de quelle origine ? C'est... C'est un nom juif ?

SAN JAVIER - Espagnol. Je crois que c'est espagnol.

ANGELES - Oui. De deux choses l'une: ou j'éteins le four et on l'attend, ou on mange maintenant et on l'attend...

SAN JAVIER - Non, attendons-le. Je n'ai pas encore faim. (Angeles le regarde en silence.) Cette femme a dû penser que j'étais un imbécile... Je veux dire, cette voisine, celle de l'autre bâtiment. M'introduire chez elle et lui parler de son mari... Qui n'était pas...

ANGELES - Arturo m'a dit qu'avant de me connaître, il avait vécu chez une tante, à Flores.

SAN JAVIER - Ah bon. C'était peut-être avant.

ANGELES - Oui. Avant. Ça n'a pas pu être bien longtemps avant. Quand même, il ne m'a jamais parlé du studio. Tu sais qu'Arturo est beaucoup plus âgé que moi. Tu le sais, non ? A quelle heure vous vous êtes rencontrés dans la rue, aujourd'hui ?

SAN JAVIER - Vers les cinq heures, je crois.

ANGELES - Impossible. (Elle sort) Tu veux commencer à grignoter du saucisson ?

SAN JAVIER - Ne te dérange pas, Angeles, plus tard, quand il arrivera...

(La sonnerie retentit à nouveau.)

ANGELES Off - Tu réponds ?

SAN JAVIER - Oui. (Il soulève le combiné du téléphone.) Allô ?

VOIX D'ARTURO - Je n'ai pas le temps de t'expliquer maintenant. Si elle est là ne pose pas de questions et écoute bien.

SAN JAVIER - Allô ? C'est toi, Artu... ?

VOIX D'ARTURO - Ne pose pas de questions ! Il y a un marteau...

SAN JAVIER - Quoi ?

VOIX D'ARTURO - Ecoute-moi d'abord ! Vérifie où se trouve le marteau, dans le deuxième tiroir de la petite table qui est à gauche. Tu dois...

SAN JAVIER - A ma gauche ?

VOIX D'ARTURO - Comment ça à "ma" gauche ? A gauche, à gauche ! Tu dois... Arrête. Je ne peux pas parler maintenant. Attends.                 (Il raccroche.)

SAN JAVIER - Allô ? Allô ?

ANGELES - C'était lui ?

SAN JAVIER - Je ne sais pas... Oui, c'était lui, mais on a été coupés.

ANGELES - Il a dit à quelle heure il arrivait ?

SAN JAVIER - Euh... non. J'avais à peine décroché… quand ça a coupé.

ANGELES - Il faut lui dire d'apporter du vin, il n'y en a plus.

SAN JAVIER - Pas pour moi… Je bois de l'eau gazeuse, ou de l'eau plate, s'il n'y a pas...

ANGELES - Bien sûr. Je m'en suis déjà aperçu. Tu ne te laverais pas les mains ? Comme ça on pourrait commencer à grignoter ?

SAN JAVIER - Encore... ? Bon, un petit quelque chose, oui... (Il va vers les toilettes.) J'utilise la serviette blanche ?

ANGELES - Attends, je t'en apporte une.

(Elle sort par une autre porte. La scène reste vide un court instant.

A leur retour, tous deux seront des personnages de l'autre récit.)

SCENE 4

LEANDRA - Ici vous aurez de la lumière jusqu'à très tard, Terezov. Moi-même, je m'assois ici quelquefois après en avoir terminé avec mes travaux domestiques, à la lumière de cette fenêtre, et j'esquisse un ou deux vers, une bêtise... Mais cela n'a pas d'importance. L'important, c'est que vous allez vous rétablir.  

TERZOV- (Il regarde la maison avec son dédain naturel)

Je suppose que votre mari vous a expliqué que nous ne pouvons pas le payer.

LEANDRA - Vous ne devez pas vous créer de problèmes. Tout est arrangé. L'argent viendra après, si vous guérissez.

TERZOV - Et sinon ?

LEANDRA - Vous guérirez. De toutes façons, par mon travail, je peux aider. Je ne sais pas, je pourrais vendre des fleurs. Pour l'instant, je les cultive par plaisir, pour égayer un peu la maison. Je les cultive en pots, parce que cette terre ne donne rien. J'aurais simplement un peu plus de plantes, je cultiverais des fleurs simples. Je les couperais pour les vendre au village. Pour les fêtes, pour les enterrements. Et il y en aura toujours. Cela vous paraît pathétique ? Que je me consacre à une profession aussi misérable ?

TERZOV - Ce qui est misérable, c'est prétendre être écrivain.

LEANDRA - Ne dites pas cela, Terezov. Mon mari pense que vous avez un immense talent.

TERZOV - (Il  sort des papiers de son porte-documents et les lui donne.)  Très bien, voyons ce que vous en pensez, Leandra.

LEANDRA - Je ne sais pas si je dois... je suppose que ce sont vos brouillons.

TERZOV - Des immondices, des observations que j'ai faites pendant le voyage.

LEANDRA - Oui. C'est un terrible voyage. Je suppose que vous voulez vous reposer.

SMEDEROVO -  (Il entre.)

J'ai mis le papier sur la table, comme vous l'avez demandé. Il y a un porte-plume, de l'encre noire, de la lotion de Crimée...

LEANDRA - (A Smederovo)

Nous pensons qu'ici il aura plus de lumière pour écrire.

SMEDEROVO - Je ne crois pas qu'il sera plus à l'aise ici que dans un vrai bureau. N'est-ce-pas, Terzov ?

LEANDRA - Moi, parfois, j'écris ici et ce n'est pas mal du tout, je vous assure.

TERZOV - (Il les observe alternativement et en silence pendant un instant) -

Si vous le permettez, je vais me reposer. (Il se dirige vers une porte.) C'est là que je vais dormir ?

SMEDEROVO - Oui, allez-y.

(Terzov sort.)

LEANDRA - Ne l'accable pas. Il vient d'arriver. Il a déjà écrit ça, pendant le voyage. (Elle lui donne le manuscrit.)

SMEDEROVO - (Il lit) 

"Le voyage en train

qui cache

cache

cache l'autre

voyage

une blessure unique énorme m'accompagne

telle le veau

du sacrifice."

J'ai des problèmes avec la ponctuation.

LEANDRA - C'est grammaticalement très complexe.

SMEDEROVO - Excellent.

LEANDRA - Oui.

SMEDEROVO - Très bien. Il n'y a pas une minute à perdre. Chaque ligne est précieuse. Cet après-midi j'appellerai Graziano.

LEANDRA - L'éditeur Graziano ?

SMEDEROVO - Oui. Je lui ai écrit il y a une semaine pour l'avertir. Je lui apporterai tout ce qu'il écrit.

LEANDRA - Cette lettre de Graziano est arrivée aujourd'hui. Je ne te l'ai pas dit avant, parce que tu ne m'en as pas laissé le temps.

SMEDEROVO - Fais voir. (Il lit.) Imbécile. Peu importe. Nous en trouverons un autre.

LEANDRA - Oui. Je vais lui apporter des couvertures.  

 


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